Les oeuvres hypermédiatiques littéraires pour tablettes tactiles (1)

Il n’est pas nécessaire de remonter les 5000 ans d’histoire de l’écriture pour mesurer l’importance des supports de l’écrit et leurs métamorphoses: le passage du volumen au codex, l’invention de l’imprimerie au XVe siècle et enfin l’avènement du numérique dans les années 1980. Roy Harris, dans la Sémiologie de l’écriture, insiste sur l’importance du contexte sans lequel aucun signe ne peut exister. Le support n’est pas seulement le matériau qui sous-tend l’écriture; tous les aspects de la communication doivent être pris en compte. Il n’existe pas de signe sans support, il n’existe pas de signe sans contexte (Harris, 1993: 136) – le contexte recoupant à la fois la situation d’énonciation et le support visuel. Harris souligne l’importance du support et démontre que chaque civilisation écrite possède un ensemble d’objets matériels et de procédés technologiques dont une des fonctions principales est de fournir le contexte d’un signe écrit (Harris, 1993: 144). Aujourd’hui, non seulement les supports se sont multipliés, sophistiqués, mais nous pouvons accéder à l’information où que nous soyons, et ce pour toutes sortes d’activités. Le lecteur contemporain fait face à une variété de supports uniques dans l’histoire de l’écriture. Entre livres et écrans d’ordinateur, écrans de téléphone portable, liseuses ou tablettes tactiles, l’expérience quotidienne de lecture pour l’homme contemporain (occidental) est indéniablement multisupport et multimédiatique.

À travers une série de délinéaires réflexifs, j’aimerais proposer une analyse de l’un de ces supports en particulier, le plus récent, et sans doute le plus commenté dans les médias actuellement: la tablette numérique tactile.

Les tablettes numériques, à l’instar des liseuses, se présentent tout d’abord comme des terminaux numériques mobiles de lecture. Elles connaissent actuellement un vif succès commercial et surtout une exposition médiatique considérable.

Communément, les tablettes se distinguent des liseuses en ce qu’elles ne sont pas uniquement dédiées à la lecture, mais proposent d’autres fonctionnalités plus proches de celles d’un petit ordinateur portable. Ces deux supports ne proposent d’ailleurs pas la même technologie. La plupart des liseuses sont basées sur l’encre électronique qui est censée offrir un confort de lecture proche de celui du livre papier. Toutefois, cette distinction entre tablette et liseuse semble des plus momentanées tant l’évolution technologique des liseuses tend à rendre cette distinction obsolète. En effet, beaucoup de liseuses, originellement conçues comme des supports uniquement dédiés à la lecture, proposent à chaque nouvelle version de plus en plus de fonctions multimédias et une plus grande facilité de connexion. À cet effet, l’évolution du Kindle d’Amazon est exemplaire. Il en est actuellement à sa 9e version. Utilisant l’encre électronique, il était, lors de sa première parution en 2007, pourvu d’un clavier et il fallait le connecter à un ordinateur pour télécharger ses contenus sur le Web. Le Kindle Touch (4e génération) est lancé en 2011 (Solym, 2013): le clavier disparaît au profit d’un écran tactile et il se voit désormais pourvu de connexions Wi-Fi et 3G. Puis, en novembre 2011, le Kindle Fire est commercialisé aux États-Unis. Amazon abandonne l’encre électronique pour passer à la couleur et change le système d’exploitation pour passer sous Android. La liseuse d’Amazon s’est muée en tablette tactile, sans nul doute pour concurrencer l’iPad d’Apple. L’évolution du Kindle montre à quel point la distinction entre tablettes et liseuses tend à s’estomper, si bien que la liseuse paraît presque déjà obsolète.

Les tablettes, qu’elles fonctionnent sous Android ou sous iOS, proposent une grande variété de fonctions multimédias: elles permettent de regarder des films, d’écouter de la musique, de prendre des photographies, de naviguer sur le Web, de jouer, de communiquer grâce à une pléthore d’applications sociales, etc. La spécificité de la tablette est d’être multifonction. Alors que la liseuse est construite au départ pour reproduire spécifiquement les propriétés du livre, la tablette, quant à elle, ne se distingue de l’écran d’ordinateur que par ses fonctions tactiles1. Cet aspect multifonction et la possibilité de multiplier les activités sont à la fois son plus grand attrait commercial et l’argument ultime des détracteurs en matière de support de lecture, puisqu’ils constituent pour certains un «risque»2 de détourner l’attention du lecteur (Carr, 2008; Casati, 2013; Testart-Vaillant et Bettayeb, 2009).

Toujours est-il que la tablette, dans sa grande portabilité, transforme le lecteur en nomade numérique, en même temps qu’elle reste au centre de nombreuses controverses portant sur l’économie, la diffusion, les contraintes juridiques et l’évolution des professions liées à la chaîne du livre.

Si l’on parle dans les médias des tablettes, on ne discute que peu souvent des œuvres littéraires qui y sont diffusées; comme si personne ne les lisait vraiment, ne les parcourait, trop occupés par les aspects techniques, par le dispositif médiatique et par la frénésie du clic ou plutôt du toucher, du tapoter, du pincer sur l’écran tactile. L’objectif du cycle de réflexion que j’aimerais amorcer avec ce billet sera de nous intéresser plus spécifiquement à ces contenus.

Livres augmentés, enrichis ou œuvres hypermédiatiques?

Comment par ailleurs qualifier ces contenus littéraires: s’agit-il de livres-numériques, de livres-augmentés ou de livres-enrichis? Parler de livre pour décrire ces œuvres ne constitue-t-il pas plutôt d’un abus de langage? En effet, si l’on définit le livre du point de vue de sa matérialité comme un «Assemblage d’un assez grand nombre de feuilles […], portant des signes destinés à être lus» (Le Petit Robert, 2004: 1503), les œuvres qui nous intéressent ne sont pas des livres. Il serait plus pertinent de parler de texte, mais ces œuvres sont multimédias. Faut-il alors parler de texte enrichi ou augmenté? Qu’implique par ailleurs l’usage d’adjectifs comme «augmenté» ou «enrichi»? À l’image de ce que constate Marc Jahjah (2013) dans son billet de blogue, ces termes sembleraient supposer qu’il existe un texte de base, qui ait été créé en premier, puis enrichi. Or, il est le plus souvent difficile de juger d’une telle temporalité. Peut-être, à la limite, pourrions-nous parler d’enrichissement pour qualifier les œuvres fruit d’un travail de remédiatisation, par exemple l’adaptation de Sherlock Holmes: La bande Mouchetée (2011) réalisée par Byook ou de The War of The Worlds for iPad (2010) par Smashing Ideas Inc., qui reprennent les textes originaux de Shelley et de Wells. Dans ces applications, les éléments multimédias ont un rôle purement illustratif. Et, il faut bien le constater, plus souvent qu’autrement, les capacités multimédias du support sont mises au service d’une certaine forme d’enluminure technologique, voire de pure gadgétisation. Toutefois, il existe des œuvres plus intéressantes où le dialogue entre le texte et les médias sont bien plus signifiants et complexes.

Ainsi, ni livre, ni enrichi, ni augmenté ne me semble des termes satisfaisants pour qualifier ces œuvres. Les recherches que j’ai effectuées dans ma thèse (Guilet, 2013) (qui portait sur les différents modes d‘hybridations entre le livre et l’hypermédia) ont prouvé la nécessité d’écarter autant que possible les références au livre et à sa symbolique afin de penser plus clairement les enjeux des nouvelles textualités. Il ne s’agit en aucun cas de les placer en rupture avec l’histoire littéraire, mais peut-être avec l’histoire du livre (comme support). Cela afin d’accorder à ces formes une certaine autonomie, mais aussi afin de souligner que le livre n’est pas le seul support possible du littéraire et qu’il faut éviter de leur attribuer un rapport métonymique. Il me paraît alors plus judicieux de penser ces œuvres dans la lignée des recherches effectuées en littérature hypertextuelle et hypermédiatique, c’est pourquoi nous proposons de parler d’œuvres littéraires hypermédiatiques sur tablette.

Au programme:

Au fur et à mesure de ce cycle de réflexions, de nouvelles œuvres seront intégrées dans le Répertoire du NT2.

À travers différents billets, j’aimerais aborder les œuvres et leur support, analyser comment leur complémentarité est porteuse (ou non) de sens. Quels nouveaux modes d’interactivité s’y déploient, quelles manipulations sont induites par la technologie tactile? Quels sont les impacts sur les procédés narratifs et fictionnels? Quelles poétiques se dégagent de ces œuvres?

Le programme de ce cycle se construira au gré de mes recherches. J’ambitionne de publier des textes sur les sujets suivants:

  • Une réflexion technique sur les deux systèmes d’exploitation majoritairement présents sur les tablettes: iOS et Android (même si les œuvres littéraires sont à l’heure actuelle surtout disponibles sur iPad). Quelles sont les contraintes liées à ces systèmes pour les œuvres?
  • Un tour d’horizon des éditeurs d’applications et des prestataires de service: L’Apprimerie, Byook, Actialuna, Moving Tales, Moonbot Studios, etc.
  • Une recherche bibliographique des ouvrages et des articles ayant une approche théorique à l’égard de ces œuvres.
  • Un point sur l’omniprésence de la littérature jeunesse parmi les œuvres hypermédiatiques sur tablettes tactiles. En effet, la production est bien plus développée dans le secteur de la littérature jeunesse que dans la fiction pour adulte, un phénomène qu’il sera intéressant d’étudier et dont nous faisons l’hypothèse qu’il a trait aux aspects ludiques forts de ce type d’œuvre.
  • Les figures du livre dans les œuvres hypermédiatiques de fiction pour tablettes tactiles.
[1] On notera qu’aujourd’hui les écrans des ordinateurs portables les plus récents sont désormais eux aussi tactiles.
[2] Cette notion de «risque» pourrait d’ailleurs être longuement interrogée, dans ce qu’elle implique de rhétorique, mais aussi d’idées reçues sur ce qu’est la lecture, sur ce qu’est une «bonne» ou une «mauvaise» lecture.

- Originellement publié sur le site du NT2: http://nt2.uqam.ca/fr/delineaires/les-oeuvres-hypermediatiques-litteraires-pour-tablettes-tactiles-1#sthash.vziIwQ3G.dpuf

Bibliographie:

Carr, Nicolas. “Is Google making us Stupid?”, The Atlantic, July-August 2008, en ligne: http://www.theatlantic.com/magazine/archive/2008/07/is-google-making-us-stupid/306868/, consulté le 1er novembre 2013

Casati, Roberto. Contre le colonialisme numérique. Manifeste pour continuer à lire. Traduit en français de l’italien par Pauline Colonna d’Istria, Albin Michel, 2013.

Harris, Roy. Sémiologie de l’écriture. Paris : Éditions du C.N.R.S., 1993.

Jahjah, Marc.« Le livre enrichi, définitions, précisions, mise au point, pas encore très au point », En ligne : http://www.sobookonline.fr/miscellanees/le-livre-enrichi-definitions-precisions-mises-au-point-pas-encore-tres-au-point/, consulté le 28 octobre 2013.

Solym, Clément .« Lecteurs ebook : petite histoire de la lecture sur encre électronique », site ActuaLitté, 22 juillet 2013, http://www.actualitte.com/tests/lecteurs-ebook-petite-histoire-de-la-lecture-sur-encre-electronique-2058.htm, consulté le 29 octobre 2013.

Testart-Vaillant, Philippe et  Bettayeb,Kheira. « La lecture change, nos cerveaux aussi: e-book, Internet, smartphone… », Science et Vie, n°1104, septembre 2009. Cette notion de « risque » pourrait d’ailleurs être longuement interrogée, dans ce qu’elle implique de rhétorique, mais aussi d’idées reçues sur ce qu’est la lecture, sur ce qu’est une « bonne » ou une « mauvaise » lecture.

_Le Petit Robert. Paris : Dictionnaires le Robert, 2004, p. 1503.

 

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Le « self-destructing book » de James Patterson

Auteur de thriller à succès, James Patterson fait en sorte que la parution de son nouveau roman, Private Vegas, fasse littéralement l’effet d’une bombe. Le roman sera mis en vente officiellement le 26 janvier et pour annoncer sa parution sont mis en place plusieurs évènements médiatiques. Nous ne nous attarderons pas sur l’indécent premier volet promotionnel, qui consiste à vendre la première copie 294,038 dollars américains. Notons tout de même que pour un tel prix, la remise de la précieuse copie (par une équipe du SWAT) s’accompagne d’un voyage vers une contrée luxueuse et inconnue en plus d’un dîner de choix en présence de Patterson lui-même. Pour les moins fortunés qui ne peuvent compter que sur le hasard pour toucher le gros lot, le second volet promotionnel se déroule sur un site dédié: selfdestructingbook.com.

Pendant cinq jours, à partir du 21 janvier, la possibilité est offerte à des centaines de fans de découvrir le livre en avant-première. Toutefois, ils n’auront que 24 heures pour terminer le texte numérique avant que le fichier ne s’autodétruise d’une manière «spectaculaire» comme le laisse entendre le site, qui, par ailleurs, ne lésine pas sur les superlatifs: «revolutionary reading», «crazy thing», «amazing experience», les dimensions novatrice et extraordinaire sont au centre de la démarche commerciale.

Les concepteurs jouent à plein sur la notion de privilège et laisse les internautes en halène en diffusant les codes d’accès au livre numérique au compte-goutte. À intervalles irréguliers, un certain nombre de codes sont distribués. L’internaute doit rester les yeux fixés sur le décompte et, quand s’affiche le 0:00:00, se connecter le plus rapidement possible afin de choisir parmi plusieurs codes celui qui sera peut-être gagnant et qui lui permettra d’obtenir le «tant désiré» exemplaire de Private Vegas. Pour ceux qui ne seraient pas parvenus à obtenir l’un des mille codes, reste la possibilité d’essayer de nouveau ou de suivre de loin la lecture des chanceux propriétaires. En effet, on peut suivre les profils de chacun des lecteurs répartis sur une carte du monde. Les informations de leurs profils, notamment les images identifiant leur avatar, sont tirées de leur compte Facebook  via lequel ils ont dû obligatoirement se connecter pour participer à l’expérience. Ainsi, nous pouvons cliquer sur leurs profils et examiner où ils en sont dans leur lecture, s’ils sont parvenus à lire le roman avant qu’il ne s’autodétruise.

Dans l’exemple ci-dessus, Bridgette a complété sa lecture à 38% et lit à une vitesse de 79 mots minute; il ne lui reste plus que 17 heures et 47 minutes pour terminer le récit. Autant d’informations qui n’ont pas d’autre intérêt que de créer une communauté de lecteurs se sentant privilégiés par rapport au nombre majoritaire de ceux qui sont restés sur le carreau et n’ont plus qu’à envier les happy few et retenir leur frustration jusqu’au jour béni où ils pourront enfin obtenir le précieux ouvrage. Mais, heureusement, le site leur offre la possibilité de se venger en sabotant d’un clic le chronomètre des élus, et ainsi leur soustraire, bien gratuitement, quelques minutes sur leur temps de lecture. La campagne marketing se base donc sur la frustration, la jalousie, l’envie à l’égard d’un petit nombre de privilégiés, accompagnées d’une forme de voyeurisme (quoique limité) à leur effet – la vengeance est aussi de mise. Il n’en fallait pas moins pour attirer les lecteurs vers un récit qui se déroule au cœur de «la ville du péché», c’est-à-dire Las Vegas. Voici le résumé du roman:

Las Vegas is a city of contradictions: seedy and glamorous, secretive and wild, Vegas attracts people of all kinds–especially those with a secret to hide, or a life to leave behind. It’s the perfect location for Lester Olsen’s lucrative business. He gets to treat gorgeous, young women to five-star restaurants, splashy shows, and limo rides–and then he teaches them how to kill.

Private Jack Morgan spends most of his time in Los Angeles, where his top investigation firm has its headquarters. But a hunt for two criminals leads him to the city of sin–and to a murder ring that is more seductively threatening than anything he’s witnessed before. PRIVATE VEGAS brings James Patterson’s Private series to a sensational new level.

À l’image du détective Jack Morgan ou des habitants de Vegas face à un nouveau cercle de meurtriers en série, les détenteurs des codes, eux non plus, ne sont pas sereins puisque leur lecture est dépendante du clic facile de centaines d’inconnus qui jalousent leur statut. De plus, toute la mise en page du roman numérique fait penser au lecteur qu’il tient littéralement entre ses mains une bombe à retardement.

La paranoïa est alors leur lot et tel est l’objectif avoué de Patterson, qui déclare:

So much has changed and I want to make sure I keep my readers on the edge of their seats. Faced with imminent destruction, the act of reading against a clock allows fans to become a character in their own thriller. (Source: http://www.fastcocreate.com/3041117/james-pattersons-new-book-will-self-destruct-in-24-hours)

Ceci est aussi très bien illustré par la vidéo de teaser qui accompagne la campagne de publicité où l’on peut voir notamment un pompier en train de lire ou une jeune femme qui subit une inondation: autant de situations catastrophes qui sont mises en lien avec la lecture de Private Vegas.

Toute cette immoralité est donc mise au service de l’interactivité et de l’immersion fictionnelle dans le thriller – en même temps qu’à la promotion de ce qui se voudrait être le prochain succès commercial de Patterson. À ce niveau, il est certain que le projet médiatique fonctionne. Toutefois, on pourrait objecter que l’opération marketing reste basée sur une forme de spéculation sur le vide, puisque ce qui est présenté comme un objet de convoitise ne nous apparait être qu’un énième thriller au scénario on ne peut plus classique. Nous pourrions alors nous demander si l’expérience trouve l’écho escompté auprès des lecteurs. Et là, il faut bien constater que, malgré un nombre conséquent de tentatives, nous ne sommes jamais parvenus à obtenir le code tant convoité, sans cesse doublés par une horde de fans cliqueurs. Sans nul doute nous nous vengerons – à moins qu’il ne s’agisse d’un sauvetage – en ôtant de précieuses minutes de lecture aux gagnants de la loterie littéraire.

- Ce texte a paru originellement sur le site du NT2: http://nt2.uqam.ca/fr/delineaires/le-self-destructing-book-de-james-patterson#sthash.6C0LeUOB.dpuf 

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Postdoctorat au NT2

Les premiers mois de l’année 2015 seront consacrés à travailler pour le laboratoire NT2 dans le cadre d’un nouveau contrat post-doctoral.

L’un de mes objectifs principaux sera d’engager  une réflexions sur les enjeux des nouveaux supports tactiles sur la littérature hypermédiatique. Je m’emploierai donc à recenser les nouvelles applications de fictions pour tablettes tactiles et à le intégrer au Répertoire ALH (des Arts et Littératures hypermédiatiques).

Je travaillerai aussi à la coordination des ateliers et du concours organisé par l’UQAM et Figura dans le cadre des « 24 heures du Roman »

400 ans après l’arrivée de l’explorateur Samuel de Champlain en Ontario, un petit groupe d’écrivains français va suivre les traces de cet aventurier de la première heure et retrouver un groupe d’écrivains franco-ontariens, acadiens, québécois et amérindien. Ensemble, ils vont explorer l’Histoire tout en écrivant une histoire à plusieurs voix.

 

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Comme le feu dévore rapidement le papier : lire Mark Z. Danielewski

J’ai le plaisir d’annoncer la parution du numéro 111 de la Licorne, revue/collection de Langue et de Littérature françaises, éditée par les PUR.

Quatrième de couverture:

« This is not for you », ainsi s’ouvre le premier succès de Mark Z Danielewski : House of Leaves. L’auteur américain aime provoquer son lecteur. The Fifty Years Sword, House of Leaves et Only Revolutions, ne sont pas pour vous, effectivement, si vous êtes adeptes d’une forme de lecture passive et confortable. Mais l’interdit existe en partie pour être transgressé, les articles de ce premier volume francophones sur Danielewski en seront autant de témoignages.

Face à des romans iconoclastes, le lecteur doit interroger ses habitudes et se voit conduit à reconsidérer bien des questions littéraires. Comment les lire ces œuvres qui semblent le plus souvent prendre en charge le mouvement même d’interprétation dont elles sont l’objet? L’interprétation et la surinterprétation permanente sont explicitement thématisées dans chacun des romans. Répondant à l’appel lancé par les textes, le lectorat s’est d’ailleurs transformé en hordes d’exégètes, les forums de discussion consacrés aux romans en témoigneront. Ce sont les modes de lecture spécifiques aux œuvres de Danielewski qui nous intéresseront. Aborder ces textes sous l’angle de la lecture pourra permettre de ne pas faire l’erreur de n’y voir dans qu’une entreprise seulement formaliste. Les romans de Danielewski s’avèreront alors tout aussi initiatiques pour leurs lecteurs et leurs herméneutes que pour les personnages, de Truant à Navidson, en passant par Hailey et Sam, ou encore Chintana.

Sommaire:

1-      Anaïs Guilet -Avant propos : cinq minutes quarante pour lire Mark Z. Danielewski

2-      Gabriel Tremblay Gaudette - The first step is to see : House of Leaves et le réinvestissement des propriétés visuelles du texte

3-      Denis Mellier - On lit révolution ? Démocratie de la forme

4-      Noam Assayag- Rubans de Möbius et canons à cancrizans : Only Revolutions, une écriture en miroir dans toutes les dimensions

5-      Côme Martin - The Fifty Year Sword : une écriture entre coupure et couture

6-      Sébastien Gayraud - L’effet cinématographique dans House of Leaves

7-      Moana Ladouceur - Des ténèbres et de l’encre : Métafiction et fantastique dans House of Leaves

8-      Valérie Dupuy – O Révolutions, roman cinétique

9-      Mélissa Goulet – Au-delà du réel; au-delà du texte. La déformation des perceptions des protagonistes d’Only Revolutions et ses effets sur la lecture.

10-    Samuel Archibald - Deep. Down. Inside. Une lecture hantée d’House of Leaves et d’Inside d’Andy Campbell

11-   Pierre-Louis Patoine - Un culte programmé : lire House of Leaves entre dangers et séductions

12-   Claro - L’entretien de cinq questions et demi

13-   Noam Assayag – Pour de nouveaux livres : Only Revolutions à la lumière de Michel Butor

14-   Anaïs Guilet - House of Leaves et la médiatisation. Choisir le livre à l’heure du multimédia

 Notes sur les auteurs

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Entre texte et image : montage/démontage/remontage

Le colloque « Montage/démontage/remontage » veut s’attacher aux pratiques spécifiques de composition et de recomposition du rapport texte-image…

Réunissant le CIHAM, le CEDFL (Lyon 3) et le FoReLL (Poitiers), il se tiendra à Lyon les 20-21-22 novembre.

Je présenterai une communication intitulée « Remix Gogol. L’adaptation hypermédiatique du Journal d’un fou par Tom Drahos »- à 11H15 le Samedi 22 novembre (Amphithéâtre Doucet-Bon, 18 rue Chevreul, Lyon 7e).

Dans l’œuvre hypermédiatique sur CD-ROM Le journal d’un fou[1], Tom Drahos réalise une adaptation du texte de Nicolas Gogol, qu’il fait cohabiter avec des images, des vidéos et des animations mais aussi avec d’autres textes, tous issus du Web. Pour Drahos, le champ littéraire est un terrain fécond d’expériences plastiques. Son œuvre est le résultat d’une remédiatisation, d’un remontage, où le texte de Gogol reste littéralement présent puisqu’ il est lu par une voix-off, dans sa traduction française et en une version légèrement tronquée. Ainsi, le texte original n’est pas complètement substitué à l’image ou transformé en simple scénario, comme pour les adaptations cinématographiques : il est mis en présence. Dans « Hybridation et métissage sémiotique : l’adaptation multimédiatique », Denis Bachand déclare :

[…] la nouvelle hybridation technologique favorise l’intermédialité d’un nouvel art polyphonique où les signes typiques échangent attributs et fonctions sous la gouverne de l’hypertextualité. L’image se parcourt comme un texte qui articule un système d’indices et le texte se pare des attributs de l’image en devenant icône, voie de passage sensible, « activée », vers d’autres sites, intertextualisés.[2]

L’objectif de notre communication sera de montrer comment cette nouvelle polyphonie s’instaure dans le dispositif original proposé par Drahos dans son Journal d’un fou. Ce-dernier, en tant que tiers interprétant[3], nous propose avant tout une lecture de l’œuvre de Gogol dont le sens se voit détourné par l’hypermédia en même temps que sa puissante actualité est révélée par la remédiatisation. L’œuvre de Drahos n’est pas une illustration du texte de Gogol, mais une création à partir du Journal d’un fou : une œuvre où tous les médias dialoguent, formant un iconotexte, que l’on pourrait qualifier d’augmenté. En effet, ce ne sont plus seulement le texte et les images qui interagissent, mais aussi le son et le mouvement. L’iconotexte augmenté n’étant alors qu’une autre manière de décrire ce qu’est une œuvre hypermédiatique.

En plus du Journal d’un fou de Gogol, Tom Drahos effectue un remontage d’autres textes dont il n’explicite à aucun moment la provenance. Ce n’est qu’au prix d’une enquête menée grâce aux moteurs de recherches sur le Web que nous avons découvert qu’ils provenaient de sites comme  lesnouveauxesclaves[4]  ou  FunnyNews[5], ou encore du livre de Laurent Chemla, Confessions d’un voleur : Internet, la liberté confisquée[6]. L’étude de ces sources révèle des problématiques communes à l’œuvre de Gogol : elles sont souvent politiques et traitent de l’homosexualité, de la liberté, du cyberespace et de ses utopies. Dans Palimpsestes, Gérard Genette qualifie d’art du bricolage le travail hypertextuel d’adaptation et de recyclage, qui permet de faire du neuf avec du vieux.

(…) l’art de « faire du neuf avec du vieux» a l’avantage de produire des objets plus complexes et plus savoureux que les produits « faits exprès » : une fonction nouvelle se superpose et s’enchevêtre à une structure ancienne, et la dissonance entre ces deux éléments coprésents donne sa saveur à l’ensemble.[7]

C’est à un tel art du bricolage que s’adonne Drahos, permettant alors de repenser le texte de Gogol et de favoriser l’émergence d’une nouvelle interprétation. Le plasticien construit ce jeu de remontage dans un hypermédia et puise ses hypotextes dans la culture classique, dans ses archives personnelles dont il tire les photographies et les vidéos, mais aussi sur des sites Web. Par ce jeu, à la fois transtextuel et intermédiatique, il fait entrer le texte de Gogol dans la cyberculture, une culture qui affectionne le sample et le remix. Drahos l’explicite lui-même :

La culture du sampling et du recyclage à l’infini fait partie de notre époque. Sans doute, est-ce là une façon de vivre la réalité et une manière de concevoir notre monde. Grâce à ces images et à ces sons recyclés, je pense qu’il y a ici quelque chose de très grisant qui se joue.[8]

La littérature consacrée se mêle au Web et sa culture participative en même temps qu’elle devient l’objet d’un travail plastique. À l’ère du copier-coller, la question du plagiat est mise en jeu et en lumière. Ce jeu référentiel peut être rapproché de ce que Raymond Federman dans « Imagination as Plagiarism [an Unfinished Paper...] » appelle le PLAYGIARISM :

Text is in fact always a pre-text, that is a text waiting indefinitely to be completed by the reading process. It is a MONTAGE/COLLAGE of thoughts, reflections, meditations, quotations, pieces of my own (previous) discourse (critical, poetic, fictional, published and unpublished)… for PLAGIARISM read also PLAYGIARISM.[9]

Le PLAYGIARISME correspond ainsi à la réutilisation intentionnelle, conceptuelle et ludique de matériaux préexistants. Il semblerait alors que toute lecture, ainsi que tout travail d’adaptation, de citation, de réappropriation engageant une dimension intertextuelle, impliquent aussi, dans une certaine mesure, ce jeu de plagiat. Drahos construit ainsi une pratique créative qui s’inscrit dans la culture du remix telle qu’elle est théorisée dans Remixthebook par Mark Amerika, dont le leitmotiv est « Source Material Everywhere ».

Pour voir une navigation filmée dans l’œuvre de Drahos :


[1] Drahos, Tom. Le journal d’un fou. CD-ROM. Rennes : ERBA, 2005.
[2] Bachand, Denis. « Hybridation et métissage sémiotique : l’adaptation multimédiatique. » Applied semiotics/ semiotique appliquée. Vol. 4, n° 9, 2000, p. 57-58. En ligne : http://www.chass.utoronto.ca/french/as-sa/ASSA-No9/Vol4.No9.Bachand.pdf, consulté le 8 septembre 2009.
[3] Voir : Clerc, Jeanne-Marie et Carcaud-Macaire, Monique. L’adaptation cinématographique et littéraire. Paris : Klincksieck, 2004, p. 92. « La notion de tiers interprétant désignera donc ainsi un espace de médiation dynamique qui gère l’opération de lecture du texte support précédent l’adaptation, et l’opération d’écriture du film lui-même. (…) Le mécanisme de réglage que constitue le tiers interprétant déconstruit le texte premier et le redistribue, par l’intermédiaire d’un nouveau médium, l’image, en matériau constitutif d’un nouveau texte et de nouvelles formes signifiantes : le film. Il s’agit donc bien d’un espace de médiation, générateur d’altérité essentielle. Mais médiation dynamique car les données formelles, les représentations et les discours s’y structurent en se restructurant. »
[4] En 2005, date de création du Journal d’un fou de Drahos, ce site était accessible à l’adresse : http://monsite.wanadoo.fr/lesnouveauxesclaves.html, qui aujourd’hui n’est plus disponible, sauf grâce au site d’Internet Archive et la Wayback Machine : http://web.archive.org/web/20041011162618/http://monsite.wanadoo.fr/lesnouveauxesclaves/index.jhtml, consulté le 16 août 2012.
[5] Le site, créé en 2002, propose un mélange de retranscriptions de dépêches de presse et de commentaires ironiques personnels, sur des sujets variés souvent décalés mais aussi parfois politiques.
[6] Le livre a paru chez Denoël en 2002 mais on peut le trouver, en accès gratuit sur Internet selon la volonté de l’auteur : http://www.scribd.com/doc/25341652/Confessions-d-Un-Voleur-Laurent-Chemla, consulté le 10 août 2012.
[7] Genette, Gérard. Palimpsestes : la littérature au second degré. Paris : Ed. du Seuil, 1982, p. 451.
[8]Drahos, Tom. « Tom Drahos ou l’abîme de l’arborescence ». Entretien avec Bertrand Gauguet. Archée. Janvier et septembre 2000. En ligne : http://archee.qc.ca/ar.php?page=article&section=texte&no=130&note=ok&surligne=oui&mot=& PHPSESSID=7eb8f5a98a90c889da21ea7ace424e6f  Consulté le 15 août 2012.
[9] Federman, Raymond . “Imagination as Plagiarism [an Unfinished Paper...]”. New Literary History. Vol. 7. N° 3. 1973, p. 565-566.
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