Entre texte et image : montage/démontage/remontage

Le colloque « Montage/démontage/remontage » veut s’attacher aux pratiques spécifiques de composition et de recomposition du rapport texte-image…

Réunissant le CIHAM, le CEDFL (Lyon 3) et le FoReLL (Poitiers), il se tiendra à Lyon les 20-21-22 novembre.

Je présenterai une communication intitulée « Remix Gogol. L’adaptation hypermédiatique du Journal d’un fou par Tom Drahos »- à 11H15 le Samedi 22 novembre (Amphithéâtre Doucet-Bon, 18 rue Chevreul, Lyon 7e).

Dans l’œuvre hypermédiatique sur CD-ROM Le journal d’un fou[1], Tom Drahos réalise une adaptation du texte de Nicolas Gogol, qu’il fait cohabiter avec des images, des vidéos et des animations mais aussi avec d’autres textes, tous issus du Web. Pour Drahos, le champ littéraire est un terrain fécond d’expériences plastiques. Son œuvre est le résultat d’une remédiatisation, d’un remontage, où le texte de Gogol reste littéralement présent puisqu’ il est lu par une voix-off, dans sa traduction française et en une version légèrement tronquée. Ainsi, le texte original n’est pas complètement substitué à l’image ou transformé en simple scénario, comme pour les adaptations cinématographiques : il est mis en présence. Dans « Hybridation et métissage sémiotique : l’adaptation multimédiatique », Denis Bachand déclare :

[…] la nouvelle hybridation technologique favorise l’intermédialité d’un nouvel art polyphonique où les signes typiques échangent attributs et fonctions sous la gouverne de l’hypertextualité. L’image se parcourt comme un texte qui articule un système d’indices et le texte se pare des attributs de l’image en devenant icône, voie de passage sensible, « activée », vers d’autres sites, intertextualisés.[2]

L’objectif de notre communication sera de montrer comment cette nouvelle polyphonie s’instaure dans le dispositif original proposé par Drahos dans son Journal d’un fou. Ce-dernier, en tant que tiers interprétant[3], nous propose avant tout une lecture de l’œuvre de Gogol dont le sens se voit détourné par l’hypermédia en même temps que sa puissante actualité est révélée par la remédiatisation. L’œuvre de Drahos n’est pas une illustration du texte de Gogol, mais une création à partir du Journal d’un fou : une œuvre où tous les médias dialoguent, formant un iconotexte, que l’on pourrait qualifier d’augmenté. En effet, ce ne sont plus seulement le texte et les images qui interagissent, mais aussi le son et le mouvement. L’iconotexte augmenté n’étant alors qu’une autre manière de décrire ce qu’est une œuvre hypermédiatique.

En plus du Journal d’un fou de Gogol, Tom Drahos effectue un remontage d’autres textes dont il n’explicite à aucun moment la provenance. Ce n’est qu’au prix d’une enquête menée grâce aux moteurs de recherches sur le Web que nous avons découvert qu’ils provenaient de sites comme  lesnouveauxesclaves[4]  ou  FunnyNews[5], ou encore du livre de Laurent Chemla, Confessions d’un voleur : Internet, la liberté confisquée[6]. L’étude de ces sources révèle des problématiques communes à l’œuvre de Gogol : elles sont souvent politiques et traitent de l’homosexualité, de la liberté, du cyberespace et de ses utopies. Dans Palimpsestes, Gérard Genette qualifie d’art du bricolage le travail hypertextuel d’adaptation et de recyclage, qui permet de faire du neuf avec du vieux.

(…) l’art de « faire du neuf avec du vieux» a l’avantage de produire des objets plus complexes et plus savoureux que les produits « faits exprès » : une fonction nouvelle se superpose et s’enchevêtre à une structure ancienne, et la dissonance entre ces deux éléments coprésents donne sa saveur à l’ensemble.[7]

C’est à un tel art du bricolage que s’adonne Drahos, permettant alors de repenser le texte de Gogol et de favoriser l’émergence d’une nouvelle interprétation. Le plasticien construit ce jeu de remontage dans un hypermédia et puise ses hypotextes dans la culture classique, dans ses archives personnelles dont il tire les photographies et les vidéos, mais aussi sur des sites Web. Par ce jeu, à la fois transtextuel et intermédiatique, il fait entrer le texte de Gogol dans la cyberculture, une culture qui affectionne le sample et le remix. Drahos l’explicite lui-même :

La culture du sampling et du recyclage à l’infini fait partie de notre époque. Sans doute, est-ce là une façon de vivre la réalité et une manière de concevoir notre monde. Grâce à ces images et à ces sons recyclés, je pense qu’il y a ici quelque chose de très grisant qui se joue.[8]

La littérature consacrée se mêle au Web et sa culture participative en même temps qu’elle devient l’objet d’un travail plastique. À l’ère du copier-coller, la question du plagiat est mise en jeu et en lumière. Ce jeu référentiel peut être rapproché de ce que Raymond Federman dans « Imagination as Plagiarism [an Unfinished Paper...] » appelle le PLAYGIARISM :

Text is in fact always a pre-text, that is a text waiting indefinitely to be completed by the reading process. It is a MONTAGE/COLLAGE of thoughts, reflections, meditations, quotations, pieces of my own (previous) discourse (critical, poetic, fictional, published and unpublished)… for PLAGIARISM read also PLAYGIARISM.[9]

Le PLAYGIARISME correspond ainsi à la réutilisation intentionnelle, conceptuelle et ludique de matériaux préexistants. Il semblerait alors que toute lecture, ainsi que tout travail d’adaptation, de citation, de réappropriation engageant une dimension intertextuelle, impliquent aussi, dans une certaine mesure, ce jeu de plagiat. Drahos construit ainsi une pratique créative qui s’inscrit dans la culture du remix telle qu’elle est théorisée dans Remixthebook par Mark Amerika, dont le leitmotiv est « Source Material Everywhere ».

Pour voir une navigation filmée dans l’œuvre de Drahos :


[1] Drahos, Tom. Le journal d’un fou. CD-ROM. Rennes : ERBA, 2005.
[2] Bachand, Denis. « Hybridation et métissage sémiotique : l’adaptation multimédiatique. » Applied semiotics/ semiotique appliquée. Vol. 4, n° 9, 2000, p. 57-58. En ligne : http://www.chass.utoronto.ca/french/as-sa/ASSA-No9/Vol4.No9.Bachand.pdf, consulté le 8 septembre 2009.
[3] Voir : Clerc, Jeanne-Marie et Carcaud-Macaire, Monique. L’adaptation cinématographique et littéraire. Paris : Klincksieck, 2004, p. 92. « La notion de tiers interprétant désignera donc ainsi un espace de médiation dynamique qui gère l’opération de lecture du texte support précédent l’adaptation, et l’opération d’écriture du film lui-même. (…) Le mécanisme de réglage que constitue le tiers interprétant déconstruit le texte premier et le redistribue, par l’intermédiaire d’un nouveau médium, l’image, en matériau constitutif d’un nouveau texte et de nouvelles formes signifiantes : le film. Il s’agit donc bien d’un espace de médiation, générateur d’altérité essentielle. Mais médiation dynamique car les données formelles, les représentations et les discours s’y structurent en se restructurant. »
[4] En 2005, date de création du Journal d’un fou de Drahos, ce site était accessible à l’adresse : http://monsite.wanadoo.fr/lesnouveauxesclaves.html, qui aujourd’hui n’est plus disponible, sauf grâce au site d’Internet Archive et la Wayback Machine : http://web.archive.org/web/20041011162618/http://monsite.wanadoo.fr/lesnouveauxesclaves/index.jhtml, consulté le 16 août 2012.
[5] Le site, créé en 2002, propose un mélange de retranscriptions de dépêches de presse et de commentaires ironiques personnels, sur des sujets variés souvent décalés mais aussi parfois politiques.
[6] Le livre a paru chez Denoël en 2002 mais on peut le trouver, en accès gratuit sur Internet selon la volonté de l’auteur : http://www.scribd.com/doc/25341652/Confessions-d-Un-Voleur-Laurent-Chemla, consulté le 10 août 2012.
[7] Genette, Gérard. Palimpsestes : la littérature au second degré. Paris : Ed. du Seuil, 1982, p. 451.
[8]Drahos, Tom. « Tom Drahos ou l’abîme de l’arborescence ». Entretien avec Bertrand Gauguet. Archée. Janvier et septembre 2000. En ligne : http://archee.qc.ca/ar.php?page=article&section=texte&no=130&note=ok&surligne=oui&mot=& PHPSESSID=7eb8f5a98a90c889da21ea7ace424e6f  Consulté le 15 août 2012.
[9] Federman, Raymond . “Imagination as Plagiarism [an Unfinished Paper...]”. New Literary History. Vol. 7. N° 3. 1973, p. 565-566.
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Penser la relation de l’homme à la technique avec la Cyborg Philosophie de Thierry Hoquet

Le 7 novembre 2014 à l’Université du Maine, j’ai eu le plaisir de m’adresser aux membres du laboratoire de recherche 3LAM dans le cadre de mes recherches  pour le  projet « Cyber-Corporéités » (action CPER 10 Pays de Loire).

J’ai effectué pour l’occasion une présentation de mes réflexions sur l’essai de Thierry Hoquet Cyborg Philosophie : penser contre les dualismes.

Télécharger le powerpoint de la présentation

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« S’écrire par-delà le papier » : hybridation des formes et des supports dans l’œuvre autofictionnelle de Chloé Delaume

Le 5 novembre 2014 de 14 h à 19 h, salle des colloques 1 site St-Charles

Journée d’étude «S’écrire par-delà le papier» : hybridation des formes et de supports dans l’œuvre autofictionnelle de Chloé Delaume, dans le cadre du cycle de rencontres «L’auteur en régime numérique», organisée par Florence Thérond et Annie Pibarot.

Le programme « La littérature à l’heure du numérique » (RIRRA21) poursuit son cycle de rencontres avec des écrivains de l’extrême contemporain, dont l’objectif est de réfléchir à l’utilisation que ceux-ci font des nouveaux médias, aux pratiques originales qui en découlent et à la nécessaire redéfinition, dans ce contexte, des notions d’œuvre et d’auteur. Après les journées consacrées en novembre 2013 au site de François Bon, Tierslivrenet, nous avons le plaisir de recevoir cette année l’écrivaine et performeuse Chloé Delaume.

Son activité créatrice frappe par la richesse et la multiplicité des espaces médiatiques investis, qu’elle fait se croiser tout en explorant leurs spécificités :site internet, blogue, chantiers sonores, jeu vidéo, films, émissions télévisées, performances multimédia. L’identité qui en découle est elle-même plurielle: l’auteur est aussi éditrice, performeuse, chroniqueuse, musicienne, chanteuse… mais avant tout personnage de fiction

De son vrai nom Nathalie Dalain, née à Versailles le 10 mars 1973, mais d’origine franco-libanaise, elle est témoin à l’âge de dix ans du meurtre de sa mère par son père et du suicide de celui-ci. Marquée par ce drame familial, elle écrit pour maîtriser sa propre histoire et pratique l’autofiction expérimentale aux antipodes des productions culturelles de masse. Révélée au grand public en 2001 par son roman Le Cri du sablier, elle cherche rapidement à sortir la littérature du livre et à varier les tribunes pour écrire « hors des carcans traditionnels, des codes, des cadres et des chapelles ». Elle conçoit la littérature comme une arme pour résister à l’uniformisation, «dans une société où le capitalisme écrit nos vies et les contrôle », dans une réalité régie par la fiction et le storytelling. L’autofiction se fait subversive, geste politique dénonçant l’uniformisation galopante et l’avènement d’une fiction collective aliénante engendrée par les médias de masse. L’œuvre de Chloé Delaume, travaillée par des problématiques identitaires, mais aussi esthétiques, exprime parfaitement les questionnements d’une société qui cherche à se définir.

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Je présenterai une communication intitulée: « Donner corps à la fiction: les performances littéraires de Chloé Delaume ». Cette communication a été réalisée dans le cadre de mes recherches pour le Projet « Cyber-Corporéités » du CPER 10 Pays de Loire

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Text/ures : L’objet-livre du papier au numérique

Text/ures : L’objet-livre du papier au numérique est un colloque international, organisé par les Archives Nationales, La BNF, l’ENSAD et le Labex Arts-H2H. Il aura lieu les 19, 20 et 21 novembre 2014 à Paris.

Ce projet international et transdisciplinaire envisage d’explorer la gamme d’objets hybrides que sont les livres pop-up, les livres d’artistes, les livres-sculptures ou encore les livres animés jusqu’aux nouveaux livres numériques, sous forme d’e-books
et d’applications qui, par leur appartenance à la fois au domaine littéraire et à la culture graphique, échappent, de fait, aux catégories préexistantes.
L’idée est de travailler au coeur de la matière pour explorer aussi bien les architectures du texte que ses déploiements haptiques, voire cinétiques. Les objets-livres seront envisagés à la fois dans leur dimension historique, en retraçant les filiations existantes entre les livres mécaniques et les livres numériques mais ils seront également analysés sous l’angle de la matérialité puisqu’il s’agira de comprendre la façon dont, numériques ou non, ils repoussent les limites du papier, opèrent sur de nouveaux types de surfaces pour élaborer des dispositifs ludiques, esthétiques et tactiles innovants.

Télécharger le programme Ici

 J’y présenterai une communication au sujet des figures du livre dans les œuvres hypermédiatiques de fiction sur tablettes tactiles

À l’heure du numérique et de la mort maintes fois annoncée du livre, on aurait pu croire que le pouvoir symbolique du livre se soit vu diminué. Or, il n’en est rien, et ce-dernier fait aujourd’hui des apparitions significativement récurrentes en tant que figure. Pour Bertrand Gervais, dans Figures, lectures : logiques de l’imaginaire T. I

Une figure désigne tout objet de pensée doté, pour un sujet, de signification et de valeur. C’est une entité complexe, intégrée dans un processus sémiotique qu’elle dynamise et dont elle oriente le cours. Constitué de traits, qui permettent de l’identifier, et d’une logique de mise en récit, qui sert à son déploiement, la figure n’est pas une entité statique, mais dynamique. On s’en fait une idée et on s’en sert aussi pour comprendre. La figure n’est donc jamais neutre ou objective, mais focalisée, investie, elle résulte d’un processus d’appropriation.[1]

Ainsi, nous retrouvons une variété de figures du livre dans les œuvres de fiction pour tablettes tactiles, en même temps que les thématiques liées à la culture du livre s’y voient fréquemment abordées. Par ailleurs, bien des codes propres au livre (aspects typographiques, mise en page, entre autres) sont reproduits au sein de ces applications ; un skeuomorphisme[2] dont la dimension rassurante pour le lecteur non initié à l’hypermédia, ou plus largement à la lecture à l’écran, est indéniable. Un des objectifs de ma communication sera d’analyser la portée et les enjeux de ces différentes manifestations du livre, m’appuyant sur une étude comparative d’une œuvre « native », c’est à dire entièrement réalisée pour le support tablette : L’homme Volcan de Mathias Malzieu ;  mais aussi de Sherlock Holmes : La bande mouchetée, fruit d’un travail de remédiatisation par Byook de l’œuvre de Conan Doyle ; en plus de The Fantastic Flying Books of Morris Lessmore, une œuvre de littérature jeunesse qui appartient à un univers transmédiatique édité par Moonbot.  Ainsi que le remarque Nolwenn Tréhondart,

Aujourd’hui, le livre numérique est tiraillé entre la tradition du livre papier, dont il imite parfois les formes et les figures, et des innovations formelles parfois si audacieuses qu’elles déconcertent le lecteur. Nous sommes en présence d’un objet aux formes encore expérimentales, en quête d’identité, dans une recherche permanente entre fond, forme et finalité de lecture.[3]

Les figures du livre illustrent la période de transition des paradigmes médiatiques qui est la nôtre et, dans les œuvres, participent de cette quête d’identité : entre modèle à suivre et dont il faut se détacher. Nous analyserons comment cette relation paradoxale s’exprime dans les œuvres. Par la présence de ces figures, les œuvres se font métamédiatiques, au sens où elles interrogent leur propre statut médiatique en même temps que l’écologie médiatique à laquelle elles appartiennent, pour reprendre l’expression de Katherine Hayles.  C’est alors la nature même de ce nouveau type de médiation du texte littéraire qui devient le cœur de la réflexion. Qu’on les appelle ebooks, « livres enrichis » ou « livres augmentés», tous ces termes témoignent de la difficulté de penser la diffusion du texte hors de ce paradigme culturel incontournable qu’est le livre. Ce sera donc ultimement l’occasion d’interroger ces appellations, auxquelles nous proposerons de substituer le terme d’œuvre hypermédiatique de fiction sur tablette tactile.  Cela, afin d’accorder à ces formes une certaine autonomie, mais aussi afin de souligner que le livre n’est pas le seul support du texte littéraire et qu’il semble important d’éviter de leur attribuer un rapport métonymique.

Corpus

Malzieu, Mathias. L’homme Volcan. Flammarion et Actialuna, 2011.

Conan Doyle, Arthur. Sherlock Holmes : La bande mouchetée. Byook, 2011.

Joyce, William et Oldenburg, Brandon. The Fantastic flying Books of Morris Lessmore. Moonbot, 2011.


[1] Gervais, Bertrand. Figures, lectures : logiques de l’imaginaire T. I. Montréal : Le Quartanier, 2007, p. 87.
[2] En anglais skeuomorph désigne “an object or feature which imitates the design of a similar artefact made from another material (…) Computing : an element of a graphical user interface which mimics a physical object”, Oxford Dictionary, en ligne : http: //www.oxforddictionaries.com/definition/english/skeuomorph, consulté le 28/10/2013.
[3] Nolwenn Tréhondart, « Le livre numérique, un objet textuel non identifié » dans le dossier : Les métamorphoses numériques du livre III, Dazibao : revue de l’agence régionale du livre PACA, n°36, mars 2013, en ligne : http://www.livre-paca.org/index.php?show=dazibao&id_dazibao=122&type=5&article=2266, consulté le 28/10/2013.
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Cyber-Corporéités

Dans le cadre de mon post-doctorat pour le CPER 10 Pays de Loire, je travaille actuellement sur le projet « Cyber-Corporéites », sous la direction d’Anne-Laure Fortin Tournès (professeure de littérature anglaise), Georges Letissier (professeur de littérature anglaise)

Après deux ans de recherche dans le cadre de l’action « Le corps, enjeux critiques et cliniques de la représentation », les chercheurs affiliés au CPER 10 souhaiteraient orienter leurs travaux vers les représentations numériques et plus généralement vers la cyberculture, afin de poser la question de la corporéité d’une manière résolument innovante et interdisciplinaire . La manière dont le numérique bouleverse en profondeur nos représentations du corps et l’organisation même de nos sociétés par l’introduction de formes de communications inédites et de nouvelles valeurs, sera le fil rouge de la recherche proposée.

Entre virtuel et dématérialisation, les discours semblent en apparence éloigner le numérique de toute existence matérielle. Mais ces discours sont trompeurs, car le numérique n’est pas immatériel : il est de l’ordre d’une nouvelle matérialité qui reste à explorer. C’est à travers la problématique du corps que nous aborderons ces questions, dans la mesure où le corps est précisément ce qui noue si intimement le concret, le matériel (l’organique) d’une part, et l’imaginaire, le discours, l’immatériel, d’autre part. Il s’agira dans ce projet novateur d’explorer les formes de corporéité inédites induites par les représentations cybernétiques du corps.

Le terme de “corporéité”, emprunté à la phénoménologie de Merleau-Ponty, insiste sur l’être-corps dans un monde numérique. Il nous invite à développer une pensée corporelle propre  au contexte sociétal, culturel et technologique de la cyberculture. La cyberculture est la culture dans laquelle nous vivons au quotidien, parce que nous travaillons et jouons sur les ordinateurs, communiquons par mails ou messages-textes, et parce que nos téléphones et ordinateurs sont connectés en permanence à Internet. Elle correspond à un assemblage de pratiques et de discours, reflets de notre actualité socio-culturelle et de notre rapport aux technologies de l’information et de la communication (T.I.C.).

Dès 1985, Donna Haraway, dans son Cyborg Manifesto[1], faisait  le constat que les définitions socioculturelles du corps devaient être révisées et que de nouvelles stratégies d’incarnation, basées sur l’interaction entre l’homme et la machine, devaient être adoptées. Le développement récent et la complexification des ressources du numérique nous invitent aujourd’hui à reconsidérer ces problématiques. Nous nous intéresserons donc à l’impact de la cyberculture sur les représentations corporelles. À partir de l’analyse de la façon dont les sujets singuliers et collectifs se construisent au sein de la cyberculture, nous évaluerons l’influence du numérique sur nos perceptions du corps et de l’identité, nous étudierons ses effets sur notre manière d’être au monde et de représenter nos corps. La notion de sujet distribué (le “distributed self” dont parle Katherine Hayles dans How We Became Posthuman (1999)) pourra nous guider dans notre recherche tant il permet de nous demander comment  les sujets prennent corps (mais de quel corps s’agit-il) face au numérique. Quelle place est donnée/est à donner à nos corps dans la cyberculture et quelles incarnations pour le numérique même ?

La relation du corps à la technologie est à la fois élémentaire et ancestrale. Elle est liée à l’outil, prolongement de la main, du corps et fondement de la culture, tout autant Techne que Poiesis. En quoi l’outil numérique propose-t-il un mode de relation au corps différent des autres techniques? Cette relation inextricable de l’homme à la technique se prolone aujourd’hui dans le champ du numérique d’une manière qui demande à être pensée et qui fait dire à certains essayistes[2]que nous sommes tous, à plus ou moins grande échelle et plus ou moins métaphoriquement, des “cyborgs”: ces êtres, mi-homme mi-machine, qui, par leur corporéité hybride, posent la question de l’ontologie humaine face au numérique. L’idéologie posthumaniste et transhumaniste développera l’idée du cyborg et la poussera à l’extrême en promettant à l’homme un corps perfectionné et augmenté par la technologie. Ces courants qui touchent les champs de la philosophie, de la médecine, de la psychologie, des sciences cognitives mais aussi de l’Art pourront être explorés.

Il faut noter que la figure du cyborg s’est développée dans la fiction avant que des théoriciens (d’Harraway à Hoquet) ne se l’approprient. On pourra interroger cette figure fictionnelle de même que toutes les autres représentations, souvent hybrides, qui symbolisent la manière dont le corps est perçu lorsqu’il appartient au champ de la cyberculture. Comme souvent, ce sont les Arts qui ont su les premiers prendre en considération les changements que l’avènement de cette nouvelle culture apportait. Ils ont été les premiers à saisir ce que le numérique pouvait signifier pour le corps, pour ses modes de perception et de représentation : de la littérature d’anticipation aux Cyberarts (liés à la performance, l’installation, la vidéo, l’animation, etc.), en passant par les expérimentations réalisées autour de la réalité virtuelle ou augmentée (notamment autour de la figure de l’avatar, au cinéma ou bien dans la performance dansée), les Arts nous aident à penser ces nouvelles corporéités ainsi que leurs conséquences sociétales et culturelles.

En plus du corps réel et des représentations du corps, le numérique bouleverse les savoirs et les modes d’apprentissage. Les concepts de digital humanities (humanités numériques) ou plus généralement de Digital studies en témoignent. L’émergence de ces nouveaux paradigmes démontre que les sciences de l’homme et de la société prennent acte de ce devenir. Aussi est-il nécessaire que la recherche se penche sur les nouveaux modes épistémiques liés à ces représentations du corps engendrées par le numérique.

Les axes suivants pourraient être explorés:

  1. Le corps subjectif : construire son identité dans un monde numérique, au sein des réseaux mondiaux. Être sujet dans la masse, être un corps à l’heure du virtuel.
  2. Le corps social : le corps est aussi un enjeu idéologique, politique et éthique tant il est porteur de valeur. Comment se construit le corps collectif dans la cyberculture? Quelle place du corps dans la société numérique?
  3. Le corps interface : qui a trait aussi bien au corps qui devient source d’informations, acteur des outils, des réseaux, qu’au corps virtuel sur lequel tout un chacun peut se projeter (l’avatar,  la  mise en scène de soi dans les réseaux sociaux, l’extime). Ce corps interface interroge la relation du corps avec les dispositifs numériques: de la réalité virtuelle à la réalité augmentée en passant par les jeux vidéos et les installations interactives. Il induit des usages et des pratiques nouvelles qui exigent pour les saisir de convoquer des connaissances techniques extrêmement pointues: celles des ingénieurs, des techniciens qui conçoivent ces interfaces complexes et de plus en plus ergonomiques.
  4. Le corps figure : représentation et mise en scène du corps et de sa relation aux technologies numériques dans les arts → corps support d’émotion de l’acteur à l’écran ou au théâtre, corps expressif du danseur, corps comme lieu d’expérimentation pour le body-artist, corps disséqués du bioart, corps écrits et écrivant, etc.
  5. Le corps savoir : La cyberculture parce qu’elle est le lieu dans lequel s’élaborent des formes de connaissances métissées originales et ubiquitaires, oblige les chercheurs à modifier en profondeur leurs postures, leurs méthodes, leurs conditions pratiques de recherche, leurs outils et les modalités de leur enracinement dans le monde social. Le numérique engage ainsi des changements paradigmatiques dont les enjeux épistémologiques restent encore à évoluer. Dans un autre ordre d’idée, mais toujours dans le cadre de ce corps-savoir,  nous pourrions nous demander comment le numérique impacte le corps apprenant, comment il change les modalités d’acquisition des savoirs mais aussi, par voie de conséquences, les manières  d’enseigner (classes virtuelles, e-learning, MOOC, etc.)
  6. Le corps technomédical : il  a trait à l’ensemble des articulations entre le numérique, le biologique et la médecine. Les recherches en psychothérapie, neurosciences, et en rééducation cognitive et motrice s’intéressent à l’intégration des technologies innovantes comme la réalité virtuelle pour la conception d’outils d’évaluation et de rééducation.

 


[1] Haraway, Donna. “Manifesto for Cyborgs : Science, Technology, and Socialist Feminism in the 80’s”. Simians, Cyborgs, and Women : The Reinvention of Nature. New York : Routledge. 1991. Paru dans une première version en 1985 dans The Socialist Review, n°80.

[2] Fitzpatrick, Tony. “Social Policy for Cyborgs.” Body & Society 5, 1999. Yaszek, Lisa. The Self Wired: Technology and Subjectivity in Contemporary Narrative. New York & Londres: Routledge, 2002. Hoquet, Thierry. Cyborg philosophie : penser contre les dualismes. Paris : Ed. du Seuil, 2011.

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