La fin du livre, une histoire sans fin

Le 22 Mars à l’université Paul Valéry de Montpellier aura lieu la journée d’étude « La fin du livre, une histoire sans fin », organisée par le laboratoire RIRRA 21.

Les mutations actuelles de l’édition, technologiques comme économiques, bouleversent les normes d’un monde « littéraire » souvent taxé de technophobie et par nature fondé sur la continuité de sa propre tradition. Aussi bien au niveau de la production (traitement de textes spécifiques, facilité accrue de l’auto-édition sur des plateformes ad hoc) que de la réception (court-circuitage des instances de légitimation via la nébuleuse de l’internet et les blogs, émergence de nouveaux prestataires de tendance monopolistique), rien ne devrait longtemps subsister des apparences actuelles. Il faudra voir dans quelle mesure les écrivains, par-delà les protestations, se montrent ou non ouverts à ces mutations. Si à l’automne dernier, dans Premier bilan après l’Apocalypse, la fin du livre papier signifiait pour Frédéric Beigbeder celle de la littérature, d’autres, comme François Bon, fondateur du site remue.net qui héberge depuis 2008 la coopérative d’édition numérique publie.net, pensent que le numérique peut amener des lecteurs à la littérature et que les auteurs et les éditeurs doivent de toute urgence inventer les nouvelles formes de leur métier, qu’il faut « prendre le risque aujourd’hui de quitter le livre papier, cette beauté de matière, 300 ans d’histoire, parce que cet objet ne peut plus attraper le monde en face de lui ».
Le symbole le plus brûlant de ce débat global c’est donc bien l’objet-livre lui-même, auquel la littérature a fini par s’identifier, rendant indémélable contenu et support. Avec l’apparition, annoncée irréversible, des liseuses numériques, et malgré tous les efforts touchants de celle-ci pour simuler jusqu’au bruit des pages qui tournent, on craint qu’avec l’objet disparaisse tout un monde d’habitudes, de pratiques (prêter un livre, écrire dans ses marges, flâner dans des librairies) mais aussi de sensations (papier, odeur, le rapport entre le livre et l’environnement où on lit) qui font partie de l’imaginaire commun des auteurs et des lecteurs.
L’ombre de la fin du livre est donc tombée sur la galaxie Gutenberg. Une fois de plus ? Car s’il convient de penser ces mutations dans leurs spécificités actuelles et vraiment inédites, le thème n’est pas pour autant neuf. Implicitement, il est contenu dans le fait même que le livre est lui-même le produit de mutations techniques et de concurrences médiatiques, et par là-même susceptible de déclin historique – le fameux « ceci tuera cela » hugolien. Il y a un siècle, l’apparition du cinéma et du phonographe avait déjà provoqué une vague d’écrits annonçant la même évidente fin du livre. Il paraît alors nécessaire de retracer la généalogie et les présupposés d’une question contemporaine et de s’interroger, au nom même des enjeux présents, sur ce qui dans le débat actuel appartient en propre au présent, et ce qui, d’autre part, répète plus ou moins consciemment des discours ou des attitudes passés.
Dès lors on pourrait faire l’hypothèse de cette fin du livre comme faisant toujours déjà partie de l’imaginaire littéraire. C’est donc à une réflexion autour de l’histoire littéraire de cette notion (et de ses limites) que le RIRRA 21 souhaite convier les participants à cette journée d’étude. On envisagera bien sûr « la fin du livre » sous sa forme pessimiste et apocalyptique, qui tient, comme on l’a dit, à l’identification partielle de la littérature avec l’objet-livre. Mais, il faudrait également se demander dans quelle mesure la fin du livre n’a pas aussi été, notamment pour une littérature d’avant-garde qui n’a cessé de jouer avec limites spatiales ou typographique, ou pour la littérature d’anticipation, un thème également positif, tout autant qu’une fatalité, la promesse d’un renouvellement formel plus en prise avec le contemporain et le futur. Et si la « fin du livre », loin d’être la « fin de l’écrit», n’était pas tant « la fin de la littérature » que le début d’une autre ?

 

En fin de journée, j’aurai le plaisir d’y faire une communication intitulée:

Coming Soon!!! A Narrative de John Barth: la bataille des anciens et des modernes revisitée

Dans Coming Soon !!! A Narrative (2001), John Barth fait le récit d’un duel littéraire et générationnel opposant un écrivain de roman traditionnel (Emeritus) à un jeune auteur d’hypertexte de fiction (Aspirant). Le récit est centré sur le traitement thématique du dilemme médiatique que connaît aujourd’hui la littérature : entre livre et écran. Barth nous propose un roman hybride qui intègre des caractéristiques propres à l’hypertextualité, comme des hyperliens, des icônes et des boutons informatiques. Le livre semble dans un premier temps s’être laissé envahir par l’hypertexte, premier symptôme de la substitution imminente. Le tour de force de Barth est alors de retourner cette problématique et de réaliser la démonstration de l’actualité encore prégnante du livre au travers de l’intégration de traits propres à la cyberculture. Résolument postmoderne, il nous propose un livre hyperconscient de son statut médiatique.

L’intégration de l’hypertexte comme figure au sein même du livre est un pied de nez à la fin si souvent annoncée du livre. Aux yeux de Barth, il n’y a pas de logique substitutive en ce qui concerne les médias. Dans Coming Soon !!!, le livre n’est pas sans défense face à l’hypertexte, il est capable d’en simuler certaines caractéristiques. Le roman traite avant tout de la peur que suscite l’éventualité de la mort du livre. Il appartient à un imaginaire de la fin. Pour Barth, l’imprimé et la fiction ne sont pas vraiment menacés de mort. C’est ce qu’il explique dans « The Literature of Exhaustion » , qui ne décrit pas la fin de la littérature, mais une littérature qui traite de sa fin. Tel est aussi le propos de Coming Soon!!!. Il s’agit pour l’auteur contemporain d’avoir conscience de tout ce qui a été fait en littérature et en art, et d’en prendre acte, tout comme il doit tenir compte de la société dans laquelle il évolue. Selon Barth, la création ne peut s’effectuer qu’à partir de ce savoir. L’auteur postmoderne est caractérisé par son hyperconscience (son affection pour le méta : métatextualité, métalepses, métamédiatisation) mais aussi par sa capacité à prendre en compte le monde contemporain et, en ce qui nous concerne, la période de transition des paradigmes médiatiques. Coming Soon !!! n’est donc pas le symbole de la fin de la littérature et du livre, il est une méditation sur la peur qu’elle engendre

 

À propos de cyborglitteraire

Maitresse de conférences - Université Savoie Mont Blanc Départements de Lettres & Hypermédia-Communication Laboratoire LLSETI, équipe G-SICA
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