Littérature numérique et Performance

Le centre de recherche MARGE s’installe à la Villa Gillet de Lyon, le 27 mai 2015, pour une journée d’études « Littérature numérique & performance ».

Il s’agira d’interroger l’écriture numérique comme performance, et l’écriture numérique pour la performance : en quoi le support numérique détermine-t-il une forme spécifique de performance ? (en savoir +)

Télécharger le programme de la journée d’étude.

Ma communication portera sur la Twittérature :

Littérature et gazouillis : la Twittérature comme performance

Je me propose d’aborder la fugace existence de la Twittérature. Ce mot valise cache, sinon un courant littéraire autoproclamé, du moins une pratique numérique du texte dont l’avènement fut aussi rapide que le déclin (2008-2013). J’aimerais analyser quelques unes des ces expériences littéraires en me servant de la performance artistique comme d’un outil pour comprendre la nature expérimentale de la Twittérature en même temps que ses apories.

Après un bref historique, je décrirai les différentes pratiques littéraires sur Twitter, excluant le simple usage du réseau par les écrivains à des fins d’autopromotion. Je m’intéresserai plutôt aux projets littéraires qui ont été spécifiquement déployés sur la plateforme de micro-blogging et l’emploient comme une contrainte créatrice. Pour décrire ces pratiques, je proposerai une typologie qui distingue les œuvres préalablement écrites diffusées sur Twitter (ex : The French Revolution de Matt Stewart) où Twitter est seulement une interface de publication ; les œuvres où Twitter est une interface d’écriture dont certaines peuvent par la suite faire l’objet d’une remédiatisation en livre (ex : La quatrième théorie de Thierry Crouzet) quand d’autres non (ex : Kurt Witter de Lucien Suel); puis finalement les démarches littéraires inspirées de Twitter ou qui le simulent sans jamais y avoir été diffusées (ex: Twitterature: The World’s Greatest Books in Twenty Tweets or Less d’Alexander Aciman et Emmett Rensin).

Ce seront les œuvres de la seconde catégorie qui retiendront finalement mon attention car ces expériences créatives, qui se sont déroulées dans un laps de temps précis, par exemple, pour Croisade, Thierry Crouzet a tweeté du 25 décembre 2008 au 1er avril 2010, relèvent sous bien des aspects de la performance.  La twittérature semble renouer avec une temporalité proche de celle de l’oral où le message ne se révèle, pour reprendre la citation de Paul Zumthor présente dans l’appel à communication, qu’« au fur et à mesure de son déroulement, de manière progressive et concrète »[1]. Aussi, pour un auteur, écrire sur Twitter c’est presque instantanément être lu. Comme dans les performances artistiques, la contemporanéité de la création est celle de sa réception. Les tweets sont suivis par les lecteurs qui sont partie prenante de la création de l’œuvre puisqu’ils la commentent et la relaient en retweetant. Le lecteur se fait prescripteur et relecteur privilégié d’une œuvre sur laquelle il peut éventuellement influer puisque l’auteur a accès à ces commentaires et peut ainsi prendre connaissance de la réception de ses textes.

L’intérêt principal de la Twittérature semble être d’appartenir à cette « littérature contextuelle »[2] décrite par David Ruffel et de proposer de nouvelles médiations pour le texte. A l’instar de la performance, des projets d’écriture sur Twitter comme Tweet rebelle de Jean-Yves Fréchette sont ontologiquement liés à une démarche expérimentale, ce qui explique en partie la rhétorique prégnante dans le péritexte des expériences de twittérature qui revendique un statut de pionner[3].

Dans la Twittérature comme dans les performances artistiques,  l’expérience de l’œuvre compte plus que son résultat. A ce titre, l’enjeu de la twittérature réside bien plus dans la découverte quotidienne et fragmentaire d’une œuvre en train de s’écrire que dans l’œuvre close telle qu’elle se manifeste dans le livre qui en résulte parfois. Par ailleurs, la publication papier peut être considérée comme la trace, l’archive de la performance littéraire de Twittérature. Or, comme les performances, ce sont  le dispositif spécifique dans lequel les textes ont été créés et la temporalité dans le cadre de laquelle ils évoluent qui sont au cœur du projet littéraire des auteurs. Les œuvres appartiennent au flux du Web[4] qui s’oppose catégoriquement à la stabilité du livre. Par conséquent, la remédiatisation en livre dont la Twittérature fait fréquemment l’objet apparaît paradoxale. En effet, les aspects expérimentaux, performatifs et novateurs des œuvres s’atrophient une fois transférés sur papier. Les œuvres de Twittérature, dont la présence sur le réseau apparaissait comme une manière d’échapper au monopole symbolique du livre et par là-même de remettre en question la rigidité de la chaîne éditoriale, voient ainsi toute leur force subversive et réflexive s’évanouir face à une remédiatisation qui semble trahir la démarche expérimentale des auteurs.

Télécharger le powerpoint de la communication.


[1] Paul Zumthor, Introduction à la poésie orale, Paris, Seuil, 1983, p. 40.

[2] David Ruffel, « La littérature contextuelle », Littérature n° 160, décembre 2010.

[3] Le « premier twiller[3]» français sur Twitter pour Crouzet et le « premier institut de twittérature comparée » pour Fréchette et LeBlanc. N.b. Twitter+ thriller = Twiller

[4]Cf. Bertrand Gervais et Anaïs Guilet, « Esthétique et fiction du flux. Éléments de description », Protée, Vol.39, n°1, Université du Québec à Chicoutimi, 2011.

À propos de cyborglitteraire

Maitresse de conférences - Université Savoie Mont Blanc Départements de Lettres & Hypermédia-Communication Laboratoire LLSETI, équipe G-SICA
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