Around the world, around the world, etc. L’esthétique du flux dans Autour du monde de Laurent Mauvignier

Les 10 & 11 mars prochain aura lieu à l’Université Jean Moulin-Lyon 3, le colloque Internet est un cheval de Troie organisé par Gille Bonnet et l’équipe MARGE.

Programme à télécharger.

Résumé de ma communication:

Around the world, around the world, etc. L’esthétique du flux dans Autour du monde de Laurent Mauvignier

Le dernier roman de Laurent Mauvignier, Autour du monde, est une œuvre chorale basée sur une ronde de quatorze histoires. Celles-ci ont la particularité de se dérouler sur tous les continents à une date précise : le 11 mars 2011, à l’heure du tremblement de terre au Japon, qui entraîna le tsunami et le drame de Fukushima. L’auteur nous fait faire un tour du monde à un moment dont la teneur événementielle, catastrophique et historique, rompt avec la banalité de faits apparemment divers.

Le roman offre une réflexion sur le monde, tel qu’il est avant tout image et fiction du monde pour tout un chacun : un réel avant tout médiatisé[1], un signe[2]. Toutefois, si le monde est construit à partir de fictions, Mauvignier en tire comme conséquence que seule la fiction peut en retour nous aider à en percevoir la consistance. Pour décrire ce réel, il multiplie les images et les signes, les intertextes littéraires et artistiques[3] en même temps que les références populaires : les marques (McDonalds, Nissan), les phrases toutes faites (« Les Heureux Gagnants », « le Sourire Commercial »), comme les slogans publicitaires (« Porter Shalimar c’est laisser ses sens prendre le pouvoir »). Les personnages sont interrompus par les nouvelles télévisées, font des recherches sur Internet, envoient des SMS. La forme même du roman, entre flash d’information et zapping, met en scène le monde contemporain et la culture qui le caractérise. L’œuvre oscille en permanence entre l’individuel et l’universel, le subjectif et le culturel. Elle met en scène, pour reprendre le vocabulaire de Deleuze et Guattari[4], un système qui territorialise et déterritorialise ad nauseam les éléments dont il est composé, offrant dans un même mouvement une image de ce que l’on appelle, d’après le terme quelque peu galvaudé de McLuhan[5], « le  village global » ou « planétaire ».

Du fait de ce jeu avec la fiction, de cette intertextualité, de son statut de roman choral, mais aussi de sa construction, Autour du monde participe de l’esthétique de flux telle que Bertrand Gervais et moi-même avons pu la définir dans notre article, « Esthétique et fiction du flux. Éléments de description »[6]. Comme le cyberespace, le roman de Mauvignier se définit par sa structure rhizomatique, sa capacité à créer des relations. Il apparaît donc comme le témoin de la culture contemporaine caractérisée par une certaine forme de liquidité et une interconnexion permanente entre les êtres et les choses. L’esthétique du flux que Gervais et moi avions essayé de cerner grâce à l’observation de plusieurs œuvres hypermédiatiques, aurait donc contaminé le roman imprimé.

L’objectif de cette communication sera de montrer comment elle se déploie dans l’œuvre de Mauvignier, puis d’évaluer les enjeux d’une telle reprise puisque cet emprunt à la cyberculture fait ultimement partie d’un appareil critique et réflexif efficace, mis en place par l’auteur. En effet, cette esthétique “peut être perçue comme une métaphore de la société d’hyperinformation qui caractérise notre époque car elle implique un flux de données constant qui dépasse toute capacité d’appréhension possible et laisse finalement le [lecteur] hors-jeu. (…) Il est ainsi contraint à un musement répétitif et solipsiste, et à une entropie symbolique”[7]. Seul, l’incident, l’évènement peuvent interrompre le flux et ainsi nous permettre d’en sortir, de prendre nos distances avec lui, ne serait-ce que quelques instants. Or, cet incident semble chez Mauvignier prendre principalement deux formes : celle du tsunami bien sûr, mais surtout et avant tout peut être, celle du roman.


[1] Jean Baudrillard, Simulacres et simulation, Paris : Galilée, 1981.

[2] Au sens qu’en donne Charles S. Peirce dans sa sémiotique.

[3] Par exemple Shorts Cuts de Robert Altman adapté de Carver, La Ronde d’Arthur Schnitzler, L’Usage du monde de Nicolas Bouvier.

[4] Cf. Gilles Deleuze et Félix Guattari, Capitalisme et schizophrénie 2: Mille plateaux, Paris: Éditions de Minuit, 1980.

[5] Cf. Maxime Szczepanski, « Le village planétaire. Variations sur l’échelle d’un lieu commun », Mots. Les langages du politique, n° 71, 2003. En ligne : http:// mots.revues.org/8553, consulté le 14 juillet 2015.

[6] Bertrand Gervais et Anaïs Guilet « Esthétique et fiction du flux. Éléments de description », Protée, vol. 39, n° 1, 2011, p. 89-100. En ligne : http://id.erudit.org/iderudit/1006730ar, consulté le 1 juillet 2015.

[7] Ibid, p. 99.

À propos de cyborglitteraire

Maitresse de conférences - Université Savoie Mont Blanc Départements de Lettres & Hypermédia-Communication Laboratoire LLSETI, équipe G-SICA
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