L’homme au sable

E.T.A. Hoffmann. L’homme au sable. Paris: Flammarion, 2008, p. 77-81.

Sa mère, Lothaire, tous ces êtres étaient sortis de sa mémoire ; il ne vivait plus que pour Olimpia, auprès de laquelle il se rendait sans cesse pour lui parler de son amour, de la sympathie des âmes, des affinités psychiques, toutes choses qu’Olimpia écoutait d’un air fort édifié. (…) il n’avait jamais trouvé un auditeur aussi admirable. Elle brodait et ne tricotait pas, elle ne regardait pas la fenêtre, elle ne nourrissait pas d’oiseau, elle ne jouait pas avec un petit chien, avec un chat favori, elle ne contournait pas un morceau de papier dans ses doigts, elle n’essayait pas de calmer un bâillement par une petite toux forcée ; bref, elle le regardait durant des heures entières, sans se reculer et sans se remuer, et son regard devenait de plus en plus brillant et animé ; seulement, lorsque Nathanaël se levait enfin, et prenait sa main pour la porter à ses lèvres, elle disait : Ah ! ah ! puis : Bonne nuit, mon ami. – Âme sensible et profonde ! s’écriait Nathanaël en rentrant dans sa chambre, toi seule, toi seule au monde tu sais me comprendre ! – (…) Le professeur Spalanzani parut enchanté des liaisons de sa fille avec Nathanaël, et il en témoigna sa satisfaction d’une manière non équivoque, en disant qu’il laisserait sa fille choisir librement son époux. – Encouragé par ces paroles, le cœur brûlant de désirs, Nathanaël résolut de supplier, le lendemain, Olimpia de lui dire en paroles expresses, ce que ses regards lui donnaient à entendre depuis si longtemps. Il chercha l’anneau que sa mère lui avait donné en le quittant, car il voulait le mettre au doigt d’Olimpia, en signe d’union éternelle. Tandis qu’il se livrait à cette recherche, les lettres de Lothaire et de Clara tombèrent sous ses mains ; il les rejeta avec indifférence, trouva l’anneau, le passa à son doigt, et courut auprès d’Olimpia. Il montait déjà les degrés, et il se trouvait sous le vestibule, lorsqu’il entendit un singulier fracas. Le bruit semblait venir de la chambre d’étude de Spalanzani : un trépignement, des craquements, des coups sourds, frappés contre une porte, et entremêlés de malédictions et de jurements. – Lâcheras-tu ! lâcheras-tu ! infâme ! misérable ! Après y avoir sacrifié mon corps et ma vie ! – Ah ! ah ! ah ! ah ! Ce n’était pas là notre marché. Moi, j’ai fait les yeux !

– Moi, les rouages !

– Imbécile, avec tes rouages !

– Maudit chien !

– Misérable horloger !

– Éloigne-toi, satan !

– Arrête, vil manœuvre !

– Bête infernale ! t’en iras-tu ?

– Lâcheras-tu ?

C’était la voix de Spalanzani et celle de l’horrible Coppelius, qui se mêlaient et tonnaient ensemble. Nathanaël, saisi d’effroi, se précipita dans le cabinet. Le professeur avait pris un corps de femme par les épaules, l’italien Coppola le tenait par les pieds, et ils se l’arrachaient, et ils le tiraient d’un côté et de l’autre, luttant avec fureur pour le posséder. Nathanaël recula tremblant d’horreur, en reconnaissant cette figure pour celle d’Olimpia ; enflammé de colère, il s’élança sur ces deux furieux, pour leur enlever sa bien-aimée ; mais, au même instant, Coppola arracha avec vigueur le corps d’Olimpia des mains du professeur, et le soulevant, il l’en frappa si violemment, qu’il tomba à la renverse par-dessus la table, au milieu des fioles, des cornées et des cylindres qui se brisèrent en mille éclats. Coppola mit alors le corps sur ses épaules et descendit rapidement l’escalier, en riant aux éclats. On entendait les pieds d’Olimpia qui pendaient sur son dos, frapper les degrés de bois et retentir comme une matière dure. Nathanaël resta immobile. Il n’avait vu que trop distinctement que la figure de cire d’Olimpia n’avait pas d’yeux, et que de noires cavités lui en tenaient lieu. C’était un automate sans vie. Spalanzani se débattait sur le parquet ; des éclats de verre l’avaient blessé à la tête, à la poitrine et aux bras, et son sang jaillissait avec abondance ; mais il ne tarda pas à recueillir ses forces. – Poursuis-le ! poursuis-le !… que tardes-tu. – Coppelius, le misérable Coppelius m’a ravi mon meilleur automate. J’y ai travaillé vingt ans… J’y ai sacrifié mon corps et ma vie !… les rouages, la parole, tout, tout était de moi. Les yeux… il te les avait volés. Le scélérat !… Cours après lui… rapporte-moi mon Olimpia…. en voilà les yeux…

Nathanaël aperçut alors sur le parquet une paire d’yeux sanglants qui le regardaient fixement. Spalanzani les saisit et les lui lança si vivement qu’ils vinrent frapper sa poitrine. Le délire le saisit alors et confondit toutes ses pensées. – Hui, hui, hui !… s’écria-t-il en pirouettant. Tourne, tourne, cercle de feu !… tourne, belle poupée de bois… allons, valsons gaiement !… gaiement belle poupée !…

  

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